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Depuis plusieurs années Aïda Kazarian s'est engagée dans un travail de peinture prenant appui sur des séries de tableaux, de format généralement carré, sur lesquels elle développe un effet all over obtenu par la répétition méthodique d'une procédure d'estampage : juxtaposition d'empreintes colorées alignées de gauche à droite puis de droite à gauche en descendant de haut en bas. Au départ, on se trouve donc face à une démarche plutôt analytique, où le rapport à la peinture s'établit à travers un travail de déconstruction portant sur les constituants mêmes du tableau.

La répétitivité systématique mise en place -l'accumulation des traces alignées dans le tableau et la succession des tableaux eux-mêmes au sein des séries- confère une grande importance aux moindres variations au niveau des éléments intervenant dans le processus : nature du support, caractéristiques des matériaux, procédés et aléas de l'application.

Le choix du support, en particulier, joue un grand rôle dans le fonctionnement du tableau : toiles de lin ou de coton, toiles en polyester marin (translucide, laissant apparaître l'ombre du châssis), ou encore, pour les petits formats, toiles de velours, feuille d'or sur bois, panneaux de MDF, épaisses feuilles de plomb montées sur châssis... Sur le support, la peinture est appliquée généralement par estampage, en utilisant toutes sortes d'instruments, du traditionnel pinceau jusqu'aux doigts de l'artiste. Le plus souvent l'application se fait à l'éponge, laissant une empreinte caractéristique en forme de dentelle...

Le tableau est l'espace où s'établit un dialogue entre le support, que la trace de peinture laisse toujours plus ou moins apparaître, et la matière picturale (couleur, liquidité, tranparence, épaisseur...). Une grande attention est portée à la procédure d'application. Le rythme mis en place par la répétition quasi identique du geste a pour effet de mettre en évidence les petits aléas de la réalisation : l'empreinte qui s'atténue ou s'éclaircit parce que l'éponge s'est progressivement vidée de peinture, les irrégularités dues à la fatigue ou à l'impatience de l'artiste au cours de la réalisation... Il en résulte une peinture abstraite, à la fois sensible et inexpressive, où la répétitivité méthodique du processus contraste avec l'infinie variété des effets concrets produits par les conditions matérielles de réalisation.

Il ne faudrait toutefois pas se laisser abuser par l'apparent formalisme du travail . Ce qui est en jeu dans cette peinture relève probablement autant du travail sur soi que du questionnement sur la peinture elle-même.

" Peindre c'est faire et ce faisant se faire " aime-t-elle dire. La répétitivité du geste n'est pas seulement analytique, elle est aussi une manière de s'impliquer personnellement, physiquement, dans la peinture, afin de " lentement entrer dans les choses ".

Paradoxalement, cette manière de travailler trouve son origine dans un imaginaire marqué par l'histoire personnelle de l'artiste, en particulier la culture arménienne où elle plonge ses racines. Sa façon de répéter un geste de va-et-vient de gauche à droite puis de droite à gauche, renvoie à la façon de monter un tapis. Et dans son cas il s'agit d'un souvenir d'enfance, quand elle regardait ses parents travailler à restaurer des tapis arméniens.

D'une manière générale, le travail sur l'empreinte ne se limite pas aux enjeux formels et abstraits de la peinture mais déborde fréquemment vers des images aux implications plus ou moins personnelles, identitaires ou sociologiques.
L'empreinte est alors une trace qui tend à devenir signe. L'analogie de la démarche avec la tapisserie renvoie au stéréotype -Pénélope- de la femme au travail.
Les fonds d'or s'inscrivent dans la tradition byzantine de l'image ; tandis que la feuille de plomb, au contraire, évoque le tube qui est le conditionnement de la peinture depuis le dix-neuvième siècle. La trace laissée par l'éponge devient un morceau de dentelle ... ces dentelles que réalisait sa grand-mère.

(Maxime Longrée est Historien de l'art, le texte a paru dans le livre de la Maison de la Culture de Namur en mars 2000)