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« Les coulisses du travail » . 1

5 juillet 2012

Coordinateur-modérateur: Johan Muyle

Intervenants: Léon Wuidar, Aïda Kazarian, Baudouin Oosterlynckx

Aïda Kazarian

« Le fil et le rebond »

J'ai choisi pour cette brève rencontre de vous montrer 2 choses:
un travail que j'appelle « Ping-Pong », du nom de l'exposition qui a eu lieu en 2002 et une peinture très récente qui renvoie au proche souvenir d'une partie de ping-pong.

Mon choix est pragmatique et parcellaire et, à travers lui, je vais essayer d'esquisser ce qui caractérise mon travail dans son ensemble.
Pourquoi l'intitulé Ping-Pong?
En 2002, le plasticien Aimé Ntakiyica et moi avons été sollicités, par JAP, pour exposer à la Raffinerie à Bruxelles (une exposition accompagnée d'une édition-livre d'artiste).
Ce lieu mythique, ponctué de colonnes, au plafond plutôt bas, nous l'avons imaginé comme une aire de jeu. Filets tramés d'empreintes (c'était mon travail), déroulés entre les colonnes piquets ou mandrins de l'architecture ... et une balle blanche (c'était le travail d'Aimé) de 1, 80 m de diamètre. La balle circulait grâce aux spectateurs et traçait dans l'espace un dessin dont la composition variait à chaque partie. Aucune partie n'était identique à une autre, jouant de la singularité à tous les coups. Le travail de l'un rebondissait sur le travail de l'autre qui rebondissait sur le travail de l'un...« Ping-Pong 2002 » est né d'un souvenir partagé, jailli d'un bond des années 80. « Ping-Pong 2012 » a rebondi comme un bonheur rejailli, précieux, doux, après une partie de ping-pong improvisée ce 27 mai 2012.
Toujours, les thèmes qui me sont chers sont tirés de ce qui se présente au plus près de moi.
Comment peindre « ping-pong »?
Les empreintes de mes auriculaires (peinture à l'acrylique), posés à travers un filet sur la toile de polyester marin, donnent à la partie son rythme.
L'engagement physique donne à la respiration son rythme, le jeu épuise la résistance physique, jusqu'à bout de souffle.
Le doigt comme outil est récurrent dans mon travail. En 1997, impuissante à rendre un hommage par les moyens habituels (pinceaux ou éponges), j'ai utilisé mes doigts et leurs empreintes.
Le contact direct, entre ma peau et la toile, a été le geste porteur, à la fois de connu et d'inconnu. Le geste dit "comment c'est fait", mais ne dit pas "ce que cela donne".
Les paradoxes surgissent et sous son apparente simplicité, l'empreinte joue avec tous les paramètres. Depuis, je fais des empreintes. Je m'approprie cette technique primitive.
Je tente de l'apprivoiser, elle ne me quitte pas.
Je peins les ping-pong

les frontales

les latérales

les glissées

les pianotées

les vertigineuses

les tourbillonnées

les dansantes

les amoureuses

les endeuillées

les parlantes

les maquillées

les ludiques

les écrites

les peureuses

les chantées

les caressantes

les tricotées.  Je les peins comme elles viennent sous mes doigts, le plus souvent sans filet. Le geste fait naître la forme. La forme est comme un motif. Un motif que je répète. Je maintiens mon tempo, le réajuste, le bouscule; les émotions parfois me le font perdre et la main en trouve un autre; inlassablement, je travaille dans une continuité où rien n'est retouché mais où chaque empreinte par toucher se fait dans un triple contact avec la matière, avec la chair, avec la disparition; je répète l'invention d'une mémoire, le même est différent, je répète, point par point, je suis tellement proche que je ne vois pas; malgré les irrégularités, les petits accidents (petite défaillance physique), je répète, sillonnant le support de gauche à droite puis de droite à gauche, un cheminement en boustrophédon, cette écriture primitive, à la manière des sillons d'un champ, ininterrompu, comme le tissage d'un tapis, le tapis d'Orient inséparable du geste de ma maman. La répétition devenue rythme par ma respiration, je m'efforce d'aller jusqu'au bout...

« En tout ce qui est répété, quelque chose s'épuise et quelque chose mûrit » Henri Michaux